La singularité en ostéopathie
Pendant l’AG du 28 mars dernier, nous avons été très heureux de retrouver nos membres fidèles et d’en découvrir de nouveaux, bienvenue à eux ! L’AG a été suivie d’une conférence à deux voix par Géraud Lucas[1] et Stéphane Champié[2], suivie par celle de Klemen Sever[3].
Géraud Lucas constate que de nombreux ostéopathes suivent aujourd’hui des parcours universitaires en divers domaines, contribuant à mieux définir l’ostéopathie et sa singularité. Ce travail répond à une pression souvent critique d’instances ordinales extérieures à l’ostéopathie, trop souvent relayées par des médias récemment.
Si définir la singularité de l’ostéopathie est nécessaire, cela reste une gageure. À bien regarder d’autres types de soins, rien ne lui a semblé finalement si singulier que cela en ostéopathie.
Il s’est alors tourné vers les écrits du groupe ECO[4]. Leur thèse précieuse est que la relation patient-thérapeute est un système complexe, et que la perception ostéopathique est un phénomène émergent de ce système complexe patient-praticien. Cela signifie que différents paramètres interagissent entre eux, s’influencent et même dépendent les uns des autres, jusqu’à l’émergence d’une nouveauté. Si on comprend mieux une singularité de l’ostéopathie, on voit aussi la difficulté qu’il y a à élaborer une définition globale, d’autant qu’inclure toutes les facettes serait une tâche immense avec pour résultat une définition tout à fait provisoire.
La réflexion de Géraud est ainsi passée de la singularité de l’ostéopathie » (un objet unique à trouver) vers la « singularité en ostéopathie ». Les savoirs de plusieurs sciences humaines (sociologie, philosophie, anthropologie) et les sciences de la nature sont en fait nécessaires pour définir, avec une méthodologie rigoureuse, la singularité de l’ostéopathie et de sa pratique. Cette rigueur est d’ailleurs utile contre un obscurantisme « magique » où l’ostéopathie serait inexplicable sous prétexte que « tout y est complexe ».
Stéphane Champié interroge ensuite avec Erwin Straus[5] la perception qui possède un moment pathique, sensoriel et imaginaire, immédiat, changeant, impossible à élaborer sans passer par un moment gnosique, conceptuel. Il pense que l’ostéopathe travaillerait assez souvent dans une zone intermédiaire, entre l’imagination et le concept. Dans son délai avant de recourir au concept, il rejoint d’autres praticiens, dont le psychanalyste, mais il s’éloigne en revanche de la kinésithérapie, par exemple. C’est sans doute une singularité ou une particularité de l’ostéopathie de ne pas chercher à accélérer ce temps d’entre-deux.
Il décrit ensuite les trois moments de la perception chez Kant[6] : l’appréhension dans l’intuition, la représentation née de l’imagination, et la reconnaissance dans le concept. L’idée de Kant est qu’il y a la sensation et le corps d’un côté, l’entendement et la faculté de connaissance de l’autre, et entre les deux, l’imagination qui aide à élaborer des schémas d’images. L’imagination peut être créatrice. Avec Kant, il devient clair qu’une perception n’est jamais une « donnée brute », mais une élaboration.
On comprend aussi que pendant ce temps d’entre-deux dans le soin, des images ou des sensations étonnantes puissent émerger chez le praticien ou chez le patient. Il convient dès lors de porter attention à l’éthique, en distinguant bien :
- Un effet de sens versus un effet de vérité : percevoir une image (d’une cause supposée historique d’un symptôme du patient ou d’une de ses émotions) devrait être appréhendé comme un effet de sens (une création de l’imagination du thérapeute qui résonne parfois avec une sensation du patient) mais en aucun cas comme une vérité objective dont il aurait la révélation.
Second point d’éthique : suspension de la thèse d’existence. Le praticien peut utiliser ces images comme des supports de travail dans un « libre jeu des facultés », mais sans pour autant imaginer ou affirmer qu’elles existent réellement chez le patient. Cela évite de basculer dans un mysticisme dangereux.
Enfin, Stéphane ajoute deux points de vigilance : c’est toujours le patient qui doit valider. Le passage par les mots est un point d’étape utile, mais il faut se méfier de la tendance du thérapeute à vouloir savoir et dire tout de suite. Parfois ça bouge ailleurs que ce qu’on imaginait. Les propriétés et les émergences sont parfois ailleurs qu’attendues.
Géraud poursuit sur la notion de la perception ostéopathique. Il y a un corps, mais il n’est pas le tout du patient. C’est un vivant dans son environnement, alors on peut parler de Nature. La question de la Nature, selon le philosophe Pierre Hadot[7], part de l’aphorisme d’Héraclite : la nature aime à se voiler. Deux attitudes distinctes et opposées sont apparues depuis : l’attitude prométhéenne qui veut découvrir avec ruse et violence les secrets de la nature et des dieux. L’homme prométhéen revendique un droit de domination sur la nature.
L’attitude orphique, au contraire, par la voix de Ronsard, fait allusion au pouvoir de séduction que le chant et la musique de la lyre ont sur les êtres vivants et non vivants. C’est par la mélodie, le rythme et l’harmonie qu’Orphée pénètre les secrets de la nature, avec respect devant le mystère, car il existe un voilement, volontaire ou non, à l’intérieur même de la nature. Si tout les oppose, comment des ostéopathes, partisans de l’une ou l’autre attitude, peuvent-ils se comprendre ? Ne faut-il pas garder une distance relative à un unique modèle et fluctuer, jongler de l’un à l’autre ?
Observant le débat occidental fondamental entre sciences de la nature et sciences humaines et sociales, Stéphane pose qu’aujourd’hui, clairement, l’attitude prométhéenne a vaincu avec la science expérimentale. Cela a créé un dualisme réducteur de la richesse de la réalité humaine. La physique est devenue le modèle des sciences de la nature, cherchant à réduire tout à l’objectivité, même au sein des sciences humaines et sociales ou en ostéopathie. Or, il y a quelque chose qui échappe à cette approche réductionniste. Still écrivait : le corps humain est une machine, animée par une force invisible appelée vie…[8] Still est ailleurs que dans une approche réductionniste.
L’attitude orphique, spiritualiste, à l’inverse, ferait une absolue confiance aux perceptions, tenterait de rejoindre l’âme dans le corps en une sorte de mysticisme dangereux. En prenant en compte les deux aspects, réductionniste et spiritualiste, notamment grâce au corps vécu, on entrerait mieux en relation avec la totalité du patient, avec une méthode scientifique : cohérence, rigueur, méthodes, il y a des manières de faire déjà validées. Mais on ne peut pas tout réduire à une méthode objective car chez l’être humain, il n’y a pas de loi de cause à effet, toujours quelque chose échappe. Le corps exprime du spirituel aussi. On peut décider de ne rien en faire en ostéopathie, c’est respectable. Mais en restant attentif à séparer les effets de sens et les effets de vérité déjà évoqués, ça peut être un instrument dans le travail. On rejoint l’imaginal d’Henri Corbin, commentateur du philosophe arabe Ibn Arabi[9]. À condition de suspendre la thèse d’existence, acte premier de la phénoménologie, je peux avoir un libre jeu des facultés. Mais ce n’est pas la vérité de l’autre.
Géraud propose enfin l’image montagnarde du Cairn. Le savoir en ostéopathie ne devrait pas être une balise rigide, mais un repère que chaque praticien peut alimenter. L’enjeu est de maintenir une politesse envers l’histoire de la profession et une lenteur nécessaire face aux pressions de normalisation. C’est tout à fait crucial pour les ostéopathes qui sont pleinement engagés dans leur pratique.
Conclusion :
- Géraud propose finalement que : l’ostéopathie s’apparente à une médecine manuelle,
- Stéphane : à condition de la voir comme un art, avec tout le côté subjectif à travailler,
- Géraud : au carrefour de plusieurs sciences humaines et de la nature.
L’anthropologue Jérémie Damian suggère quant à lui qu’on laisse « l’énigme de la définition de l’ostéopathie à son état agissant » et que tout le monde, ostéopathes ou non, continue de la questionner, préservant ainsi le dynamisme de la profession.
2e conférence par Klemen Sever, cocréateur de la plateforme osteopathe.pro, qui propose un suivi démographique, économique et clinique de la profession. L’outil démographique pour aider les jeunes diplômés à choisir des lieux d’installation viables révèle que la majorité des nouvelles installations se font dans les grandes villes, alors qu’elles sont les zones les plus saturées.
Klemen a ensuite évoqué le rôle, l’usage et les limites de l’IA dans nos pratiques. On découvre que 85 % des professionnels de santé utilisent l’IA de façon quotidienne, avec rappel de l’imprudence à l’utiliser l’IA pour transcrire les entretiens cliniques ou pour résumer nos fiches patients. En effet, une personne peut potentiellement y être identifiée via ses antécédents ! Rappel aussi que l’IA entretient des biais sexistes et racistes et que son usage ne nous dédouane aucunement de toute responsabilité légale (RGPD). Prudence !
Coup d’œil sur le sondage concernant le moral de la profession : il reste bon, car notre métier fait sens et grâce aux contacts positifs que nous entretenons avec nos patients. Toutefois, l’aspect financier ne satisfait que 13 % des ostéopathes et 40 % d’entre nous se sentent isolés.
Les réunions d’Associations Professionnelles répondent à ce problème d’isolement et créent une force très utile en ces temps complexes pour la profession ! Alors, rejoignez-nous, et invitez vos collègues à nous rejoindre !
Geoffrey Janier-Dubry,
ostéopathe DO,
membre du CA de l’AO.
[1] Ostéopathe DO, titulaire du DU de philosophie d’Ostéopathie, Ucly.
[2] Professeur de philosophie, Psychanalyste et formateur.
[3] Ostéopathe et Programmeur informatique.
[4] Déclinaison en 5 textes, de l’Émergence et de la Complexité en Ostéopathie. Réflexion post-Diplôme Universitaire de Philosophie de l’ostéopathie, par 4 ostéopathes, sous la direction de Fabien Revol, philosophe des Sciences. ApoStill N° 28. https://www.academie-osteopathie.fr/produit/apostill-n28
[5][5] Erwin Straus, Les formes du spatial, p.27
[6] Kant E, Critique de la raison pure, Analytique transcendantale, in Œuvres philosophiques. T.1. p. 853.
[7] Pierre Hadot : le voile d’Isis, essai sur l’histoire de l’idée de nature.2008, Folio, Gallimard.
[8] A.T. Still : Autobiographie, 1910, Ed. Sully, p. 166
[9] Henry Corbin, l’Imagination créatrice dans le soufisme d’Ibn Arabi, Aubier (1958) 1993, p.13.