Quelques points clés de la Journée Sémantique & Ostéopathie

Organisée par Ostéopathes de France et l’Académie d’Ostéopathie
À la Maison de l’Ostéopathie – Paris, le 24 janvier 2026

Exprimer une sensation physique interne relève d’un défi sémantique où se heurtent deux réalités : le subjectif-expérientiel du patient, fait de ressentis mouvants et intimes, et l’objectif-catégoriel du praticien, qui doit stabiliser cette expérience pour établir un diagnostic. Ce paradoxe de l’indicible était au cœur de la « Journée Sémantique & Ostéopathie» — Actualiser le langage de l’ostéopathie : enjeux sociopolitique, philosophique et linguistique.

L’enjeu y a été défini non seulement comme une quête de précision clinique, mais comme une réponse nécessaire aux pressions exigeant une standardisation du langage ostéopathique pour son intégration interdisciplinaire. Comment, dès lors, coconstruire un idiome professionnel qui respecte la vision holistique du soin sans s’enfermer dans un jargon impénétrable ou se réduire à des évidences biologiques simplistes ?

La dimension linguistique de l’ostéopathie

Intervention de Geoffrey JANIER-DUBRY, ostéopathe DO.

L’ostéopathie ne se limite pas à l’efficacité manuelle ; elle intègre une dimension performative où le langage agit directement sur la réalité du patient. Les mots ne décrivent pas seulement la douleur, ils servent à construire la représentation de la pathologie. Un énoncé clinique peut ainsi avoir une puissance thérapeutique ou, à l’inverse, iatrogène, selon l’effet produit sur le receveur. Avant la consultation, le patient traverse une phase de résistance au trouble, cherchant un équilibre entre sa douleur et sa volonté de gérer seul la situation. Cette période est marquée par des stratégies d’évitement, comme le « Wait-and-see » ou le déni. L’acte de consulter marque la victoire sur cette résistance, et l’analyse de ce récit (durée, intensité, lexique) fournit au praticien des clés essentielles sur la motivation du patient.

La guérison est un processus bilatéral où soignant et soigné bâtissent une représentation commune du trouble. Le praticien transforme le ressenti subjectif du patient en langage technique pour « domestiquer » le mal. Cependant, une alliance thérapeutique réussie nécessite que le patient puisse se réapproprier ce diagnostic dans son propre système de valeurs, à défaut de quoi le soin perd son sens personnel.

Geoffrey JANIER-DUBRY préconise de passer d’une écoute intuitive à une écoute structurée. En prenant conscience de sa propre posture et en utilisant une « cartographie lexicale », l’ostéopathe peut ajuster sa réponse pour qu’elle soit linguistiquement soignante. En fin de compte, si les mains restaurent la structure physique, c’est le verbe qui restaure le sujet dans sa globalité.

Un idiome ostéopathique : enjeux et perspectives d’un langage spécifique en 2026.

Intervention de Laetitia MARTIN BORELLA, Ostéopathe DO et enseignante.

 L’ostéopathie traverse une mutation profonde où le silence clinique du toucher doit désormais faire place à une rigueur sémantique. Bien que plébiscitée par 53 % des Français avec un taux de satisfaction de 86 %, la profession doit s’unifier autour d’un idiome partagé pour s’intégrer pleinement au système de santé.

L’enjeu est triple pour les 30 122 praticiens recensés :

  • Une mutation structurelle : le passage du fichier ADELI au RPPS sécurise les données et impose un langage commun avec les autres professionnels de santé.
  • Une identité renforcée : en s’appuyant sur la philosophie du langage, l’idiome devient un « objet-frontière » qui permet de dialoguer avec l’État tout en préservant la spécificité globale de la pratique.
  • Une maturité scientifique : l’évolution des termes, comme le passage de la « lésion » à la « dysfonction somatique », clarifie le champ d’action de l’ostéopathe (le fonctionnel) par rapport au médical (le pathologique organique).

En 2026, l’enjeu est de standardiser le « langage des mains » pour sortir des métaphores floues. En utilisant des outils comme le Glossary of Osteopathic Terminology[1], le praticien transforme ses sensations en données intelligibles et reproductibles. L’avenir de la profession repose sur cette capacité à conjuguer la subtilité du geste et la précision des mots pour garantir la sécurité du patient et la transmission du savoir.

Pour un ajustement du langage dès l’enseignement en ostéopathie

Intervention d’Emmanuel PROTIERE, Ostéopathe DO et enseignant.

 L’ostéopathie traverse une crise d’identité, tiraillée entre tradition sensible et données probantes. Au-delà du geste technique, le langage apparaît comme un outil thérapeutique puissant, mais potentiellement dangereux s’il est mal maîtrisé. La véritable évolution de la profession doit donc être sémantique, passant du simple « savoir-faire » à un « savoir-agir » réflexif. S’appuyant sur la philosophie de J.L. Austin, l’orateur rappelle que dire, c’est faire.

En consultation, le praticien doit distinguer :

  • L’acte illocutoire : l’autorité exercée en parlant (ex. : affirmer qu’une vertèbre est « déplacée », impose un état pathologique).
  • L’acte perlocutoire : l’effet produit chez le patient, comme un effet nocebo ou une dépendance au soin causée par une métaphore mal choisie.

L’utilisation de codes techniques peut devenir une « violence symbolique » qui rend le patient passif. De plus, un vocabulaire limité à la mécanique structurelle restreint le champ thérapeutique et ignore la complexité de l’individu. L’ostéopathe moderne doit savoir naviguer entre deux mondes :

  • La philosophie analytique : pour objectiver et s’appuyer sur des preuves cliniques.
  • La philosophie continentale : pour donner du sens au vécu et interpréter le récit du patient.

Pour transformer la parole en soin, une approche en trois étapes est proposée : questionner la juste distance (autorité versus proximité), adapter son adresse selon l’interlocuteur et clarifier son intention réelle. En conclusion, cette vigilance sémantique est une responsabilité éthique : parler juste, c’est déjà prendre soin du patient et respecter son autonomie.

Sémantique, une nécessaire (r)évolution?

Intervention de Fabien COLLOMBELLE et de Philippe LE MENTEC, Ostéopathes DO et conseillers nationaux d’Ostéopathes de France (ODF)

Cette présentation, réalisée par Ostéopathes de France, avec le concours de l’Académie d’Ostéopathie, propose une réflexion critique sur la sémantique utilisée dans la profession. L’objectif est d’analyser si le langage ostéopathique actuel constitue un frein à la compréhension, tant au sein de la profession qu’avec les autres professionnels de santé.

  • Constat de départ : l’usage de termes métaphoriques entraîne des difficultés de compréhension et des critiques de la part du monde médical.
  • Méthodologie : un groupe d’experts a recensé les locutions courantes et confronté leurs définitions aux bases de données scientifiques (PubMed, Science Direct).
  • Classification des termes : les mots ont été répartis en trois catégories selon leur validité scientifique :
    • Usage admis (concordance entre science et pratique).
    • Usage extrapolé (définition scientifique existante, mais non validée en ostéopathie).
    • Usage discutable (absence de définition de référence ou modèles obsolètes, ex. : biodynamie).

Les orateurs soulignent qu’un langage partagé au sein d’une « communauté d’appartenance » peut créer une illusion de compréhension qui ne s’exporte pas à l’extérieur. Plus qu’une injonction, ce travail est une invitation au questionnement pour moderniser la transmission du savoir. La suite envisagée prévoit d’intégrer des chercheurs, linguistes et anthropologues pour renforcer la rigueur de l’enseignement de l’ostéopathie.

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De la professionnalisation du magnétisme en France : histoire d’un long processus de légitimation institutionnelle

Intervention de Fanny CHARRASSE, sociologue, chercheuse à l’université Saint-Louis de Bruxelles, autrice du livre Le retour du monde magique. Ed. La Découverte, 2003.

Le magnétisme naît avec Franz-Anton Mesmer, qui postule dès 1766 l’existence d’un fluide reliant les astres et les corps. Son célèbre « baquet » préfigure la psychothérapie de groupe par la mise en scène de guérisons collectives. En 1784, une commission royale conclut à l’inexistence physique du fluide, mais découvre paradoxalement que la conviction du patient suffit à produire des résultats : la science vient d’inventer le concept d’effet placebo sous le nom d’« imagination ».

Aux XIXe et XXe siècles, la justice mène une lutte féroce contre les magnétiseurs. Paradoxalement, leur efficacité clinique est souvent reconnue par les tribunaux, mais elle devient une preuve de culpabilité. La loi réservant l’acte de guérir aux seuls diplômés en médecine, plus un magnétiseur réussit à soigner des personnes gravement malades, plus il démontre qu’il exerce illégalement la profession.

Pour survivre et gagner en respectabilité, les praticiens (via des organismes comme le GNOMA) ont adopté un mimétisme institutionnel. Ils rejettent désormais le folklore ésotérique au profit d’une posture sobre, symbolisée par la blouse blanche, et s’imposent une déontologie stricte : interdiction de diagnostiquer, de prescrire ou d’interrompre un traitement médical.

La recherche de légitimité s’est poursuivie en laboratoire avec le Professeur Yves Rocard. En 1986, il a tenté de rationaliser le « don » en mesurant des variations du champ magnétique au passage des mains, suggérant la présence de cristaux de magnétite dans les articulations. Aujourd’hui, le débat se déplace vers l’évaluation de l’efficacité clinique et de la sécurité des soins en complément de la médecine officielle.

Construire un langage professionnel partagé : apports des sciences du langage pour une terminologie ostéopathique compréhensible et interdisciplinaire.

Intervention d’Isabel COLON DE CARVAJAL, Maitre de conférences en Sciences du langage, Directrice du laboratoire ICAR (UMR 5191, CNRS, ENS Lyon, Université Lyon 2)

 

Cette conférence explore l’intersection entre les sciences du langage et la pratique clinique (soins infirmiers) pour mieux comprendre l’expression de la douleur. Exprimer une sensation physique interne est un défi cognitif majeur où le patient risque de voir son ressenti dénaturé par le lexique médical.

L’Analyse Conversationnelle révèle que la consultation n’est pas un échange aléatoire, mais une « machinerie » coconstruite où chaque silence et hésitation aide à s’accorder sur le sens. Le rôle de l’Infirmière en Pratique Avancée (IPA) illustre cette approche holistique : elle agit comme un relais, utilisant des consultations longues pour concilier le récit libre du patient et les impératifs du diagnostic clinique. Le passage du langage vernaculaire (ex. : « petites fourmis ») au registre clinique (ex. : « fourmillements ») crée une tension entre précision technique et fidélité au vécu. Cette négociation est multimodale :

  • Recyclage gestuel : le patient peut reprendre et modifier un geste du soignant pour corriger une description.
  • Auto-toucher : un outil précieux pour localiser la « vérité sensorielle ».
  • Négociation temporelle : l’accord sur un terme (comme « fulgurance ») peut nécessiter de longues minutes de discussion pour respecter la singularité du patient face à la rigidité des questionnaires.

En conclusion, l’excellence clinique ne réside pas seulement dans le geste technique, mais dans la capacité du praticien à devenir un interprète du récit corporel, transformant l’anamnèse en un espace de négociation sémantique authentique.

                François DELCOURT, Ostéopathe DO,
Membre du bureau de l’Académie d’Ostéopathie de France

[1] Rebecca Giusti. Glossary of Osteopathic Terminology, Third Edition. AACOM. July 18, 2017